Lundi de Pâques

Évangile selon Saint Jean (1,18-28) (texte du Spoutnik)

 

Nul n'a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui, l'a fait connaître.

Voici quel fut le témoignage de Jean, quand les Juifs envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour lui demander : " Qui es-tu ? " Il confessa sans faillir : " Je ne suis pas le Christ. " - Quoi donc ?  lui demandèrent-ils, es-tu élie ? Il dit : " Je ne le suis pas - " Es-tu le Prophète ? " Il répondit : " Non. " Ils lui dirent alors " Qui es-tu, que nous donnions réponse à ceux qui nous ont envoyés ? Que dis-tu de toi-même ? " -" Moi, dit-il, je suis une voix qui crie dans le désert : aplanissez le chemin du Seigneur, comme a dit le prophète Isaïe. " Les envoyés étaient des Pharisiens. Ils lui posèrent encore cette question : " Pourquoi donc baptises-tu, si tu n'es ni le Christ, ni élie, ni le Prophète ? " Jean leur dit : " Moi je baptise dans l'eau. Au milieu de vous, il est quelqu'un que vous ne connaissez pas, celui qui vient après moi, dont je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sandale. " Cela se passa à Béthanie au-delà du Jourdain, où Jean baptisait.

 

Homélie pour le Lundi de Pâques (22 avril 2019)

 

Dieu, personne ne l’a jamais vu

 

« Dieu, personne ne l’a jamais vu ». Ainsi commence l’évangile de ce lundi de Pâques. Après avoir contemplé l’éclat victorieux de la fête de Pâques, après avoir vu toutes ces lumières de la Résurrection briller dans nos yeux, ce premier verset d’Évangile peut avoir un effet réfrigérant : « Dieu, personne ne l’a jamais vu ! ». Pourtant, il est vrai, Dieu, personne ne l’a jamais vu. Et le Christ lui-même dont nous chantons la Résurrection, l’avons-nous jamais vu en sa Pâque, comme les Apôtres le virent naguère ?

« Dieu, personne ne l’a jamais vu ». Avons-nous pris toute la mesure d’une telle affirmation ? Que l’on ne voie pas Dieu, voilà une chose qui semble ne pas déranger grand monde. Nous sommes habitués à ne pas voir Dieu. Cela, bien des hommes en ont pris leur parti. Peu d’hommes sont dévorés du désir de voir Dieu, comme le fut naguère Moïse.

« Loin des yeux, loin du cœur !», dit-on. Cela, malgré tout, n’est pourtant pas toujours vrai, dès lors que s’absentent des êtres que nous avons déjà vus, connus et aimés. Voir un être peut le raccrocher à notre cœur. Mais quel lien peut-on contracter avec un être que nous n’avons jamais vu ?

Non seulement nous n’avons pas la faculté de voir Dieu, mais l’Écriture nous prévient qu’il y a un risque de mort à voir Dieu, ainsi qu’il est dit à Moïse : « Nul ne peut voir Dieu et vivre ». Y aurait-il un antagonisme entre la Vie et la vision de Dieu ? Voilà qui serait bien décevant pour tant d’âmes qui aspirent à la vision béatifique. Mais la vision béatifique correspond-elle à ce que nous imaginons être « voir Dieu », car même les plus hautes hiérarchies célestes sont censées se couvrir la face devant la splendeur divine ? Notre regard, c’est-à-dire notre manière de voir, est foncièrement inadapté à la vision de Dieu car, pour voir, nous avons besoin d’une source de lumière qui soit extérieure à nos yeux. Or, si nous recourons à une lumière extérieure, celle-ci ne nous montrera jamais que des formes. Mais voir Dieu dans des formes ce n’est rien moins que de l’idolâtrie et, comme l’Écriture nous l’enseigne : l’idolâtrie, c’est la mort.

Tant d’hommes parlent de Dieu comme s’ils l’avaient vu. Cette manière de parler a trop souvent un relent d’idolâtrie : une appropriation du divin ou une main mise sur la connaissance du Mystère. Parfois, il serait préférable de se taire plutôt que de parler de Dieu comme les « amis de Job ».

Il faut reconnaître qu’il y a un atavisme, chez l’homme, à parler savamment de ce qu’il n’a jamais vu et qu’il ne verra vraisemblablement jamais. Les sciences emboîtent le pas puisqu’elles sont en mesure de parler de réalités inobservables. L’exploration technologique de l’infiniment grand et de l’infiniment petit augmente cette frénésie de « voir ». Et cependant, nous ne verrons jamais Dieu de la sorte car la volonté de tout réduire à notre vision ne fait que nous rendre aveugles.

N’accédant jamais à la lumière qui nous fait voir la Lumière, nous pourrions nous acclimater à l’idée qu’il est inutile de chercher à voir Dieu. Mais les choses ne sont pas aussi simples que cela. N’avez-vous jamais remarqué ? Les gens pour qui Dieu n’existe pas sont souvent ceux qui en parlent le plus. Cette manière obsessionnelle de « ramener » Dieu dans les conversations montre que le doute ou l’incroyance n’éloigne pas nécessairement de ce Dieu définitivement invisible. Le problème est que si l’homme peut aisément faire abstraction de ce qu’il ne voit pas, il lui est plus difficile d’agir et de penser comme s’il n’avait pas entendu. Or, je crois que, si l’homme est providentiellement privé de la faculté de voir Dieu, il a au contraire la capacité de l’entendre : et c’est précisément parce qu’il ne le voit pas qu’il peut l’entendre. Dans la Bible, le sens adapté à la connaissance de Dieu, c’est l’ouïe. Or l’ouïe est aussi le sens qui peut éduquer notre regard à une autre vision.

S’il fallait prendre une comparaison nous pourrions dire que l’homme est comme un fœtus dans la matrice de la Vie. Comme tout enfant dans le ventre de sa mère, nous sommes plongés dans une totale obscurité, mais des sons nous parviennent. Nous ne savons pas d’où viennent ces sons, s’ils viennent du dedans ou du dehors, car nous sommes incapables d’imaginer une frontière entre l’intérieur et l’extérieur. À ce niveau de profondeur d’où émergent cette voix de la conscience, toutes les oppositions s’estompent, tout est réconciliation et unité.

Eh bien, cette comparaison nous met sur la voie de comprendre la deuxième partie de cet énigmatique verset d’Évangile. Il est dit que « Dieu, personne ne l’a jamais vu », et aussitôt, l’évangéliste enchaîne en nous disant : « un Dieu, unique engendré, nous l’a expliqué ».

Il n’est pas dit que ce « fils unique » nous l’a montré. Il ne nous montre pas Dieu, il nous le fait comprendre comme le ferait tout bon exégète des saintes Écritures : il en fait venir du sens et, par la même occasion, nous tire hors de la confusion. Tel est le sens du verbe grec exègéomai : guider et interpréter.

Mais qui est ce « Dieu unique engendré » ? Spontanément nous pensons à Jésus-Christ. Ceci n’est sans doute pas faux, mais insuffisant, me semble-t-il pour éclairer toute la portée de ce verset et nous faire comprendre en quoi une telle affirmation nous rejoint : quel rapport réel existe-t-il entre nous et cet unique engendré ?

Chrétiens, soyons modestes et ne faisons pas de notre prétendu « christianisme » l’unique filtre idéologique à travers lequel il convient de lire les Écritures. Si on laisse résonner l’ensemble de la Bible, l’ensemble du Texte sacré, l’identité de ce Fils unique rappelle la structure inclusive des poupées russes : une identité donnée qui en inclut d’autres.

Le premier « Fils unique » dont nous parle la Bible, c’est Israël. Or, la caractéristique de ce peuple est de pouvoir entendre Dieu. En Israël, les prophètes, que l’on appelle des voyants », sont en fait des gens qui « entendent ». Non seulement Israël peut « entendre », mais il a aussi le pouvoir de donner du sens à ce qu’il entend. « Écoute, Israël ! » : c’est, singulièrement, la tâche des prophètes que de donner du sens à ce qu’ils entendent.

Israël est cette portion d’humanité qui se voit consciemment comme un enfant dans la matrice de Dieu. Israël est porté par la Vie comme l’enfant dans le sein de sa mère. Israël est poussé par la Vie, poussé à sortir de la matrice qui l’enclot : la matrice qui le nourrit, le protège mais aussi le rend prisonnier.

Là s’effectue un glissement de sens entre l’idée d’un Dieu que l’on ne voit pas et celle d’un Dieu que l’on entend. Ce Dieu matriciel dont la voix quasi imperceptible se mêle obscurément aux battements de notre cœur reçoit le nom de Père, mais à condition que l’on en quitte la matrice. Ce fils unique qui est dans le sein du Père devient réellement fils en « naissant », c’est-à-dire en sortant de la matrice : condition sine qua non pour pouvoir interpréter aux hommes cette « voix de fin silence » qu’ils entendent mais qu’ils ne comprennent pas, cette voix qui « appelle », depuis le tréfond de leur conscience.

En assumant l’identité de Fils, Israël assume l’identité de prophète et d’envoyé : il montre aux hommes que si notre pensée peut aller jusqu’à concevoir une humanité sans Dieu, elle ne peut concevoir un fils sans père, ni un père sans fils. « Sortir de la matrice », c’est reconnaître et confesser une communauté d’existence entre un Dieu qui devient Père et un homme qui devient Fils.

Qu’un fils n’existe pas sans père (et réciproquement) paraît une évidence, et pourtant cela est une révélation de taille. Que l’existence d’un père soit suspendue à celle du fils – et réciproquement – a pour conséquence que nos existences humaines deviennent interdépendantes dès lors que le fait d’accepter de vivre pleinement consiste à sortir de la matrice de la Vie. Le fait de naître en conscience revient à sortir d’une tombe depuis laquelle nous entendions une voix qui nous appelle en disant : « Sors ! ». Si nous ne sortons pas du sein d’un Dieu dont le mystère est impénétrable, nous ne pourrons jamais reconnaître Dieu comme Père ; nous ne pourrons non plus nous reconnaître les uns les autres comme « frères ».

Pour comprendre ce que dit la voix de Dieu il faut arriver à acquérir la conscience de ce que nous ne pouvons pas vivre les uns sans les autres : le fait même de notre existence ne permet pas de faire abstraction ni de ceux qui nous aiment, ni de ceux qui nous haïssent.

Qui pourra déchiffrer pour nous le son imperceptible de cette voix qui, depuis les profondeurs de notre conscience, comme depuis le sein de Dieu, est couverte par bien d’autres voix ? Qui nous aidera à comprendre qu’il s’agit d’un appel à sortir de la tombe de notre inconscience afin de réaliser l’unique commandement qui fait vivre, à savoir le commandement de l’Amour ? Il faut des prophètes, des hommes de la Parole, des hommes capables de reconnaître et de traduire la Parole de Vie, à travers le brouhaha de nos mots.

Ces hommes ont une particularité commune : ils ont dû à apprendre à s’extraire eux-mêmes de la matrice de la Vie ; à s’en extraire au péril de leur vie. Pour naître librement et consciemment à la Vie, il faut passer par l’épreuve de la mort. Sortir du lieu, obscur mais protecteur, où notre humanité est en gestation, quitter le sein de Dieu pour s’exposer à la lumière, c’est-à-dire à la pleine connaissance de soi, c’est courir le risque mortel de la naissance.

Israël est « né » en sortant de l’Égypte. Jésus est né en sortant du tombeau. Le Verbe éternel – éternellement en attraction vers Dieu – est né s’incarnant dans un corps d’homme. Il s’agit d’un même et unique mouvement : il s’agit d’un triple exode où les mouvements de libération s’emboîtent les uns dans les autres, où l’éternité s’emboîte dans le temps et où le temps s’emboîte dans l’éternité.

Pour devenir, parmi nous, l’interprète suprême des Écritures, il a fallu que Jésus soit plongé dans la nuit obscure de la mort comme dans le sein même de Dieu. Mais son tombeau devait abriter la vie plutôt que la mort. En sortant du tombeau, Jésus se révèle comme l’Unique engendré, le Monogène capable de faire entendre clairement la voix du Père. Il nous explique les Écritures par toutes les fibres de son corps ressuscité, il nous fait comprendre que la voix indéchiffrable qui nous obsède depuis le fond de notre conscience n’est rien d’autre que la voix de l’Amour. Il nous laisse le commandement de l’Amour pour que, à notre tour, nous puissions naître et nous révéler comme fils de Dieu, c’est-à-dire fils de l’Amour.

« Au milieu de vous, témoigne Jean-Baptiste, se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas … et je ne suis pas digne, moi, de délier la courroie de sa chaussure ». Et si ce « quelqu’un » n’était personne d’autre que le plus petit d’entre nos frères ? Si vraiment, en sortant du tombeau comme du sein du Père, Jésus nous entraîne vers la révélation de notre véritable identité ; et si, dans la mémoire de notre foi, nous gardons la vision de « celui que nous avons transpercé », ne peut-on pas répondre, à notre tour, à tous ceux qui souhaitent voir Dieu : « Qui a vu le plus petit d’entre nous a vu le Père ».

 

P. Maxime

 

Lundi de Pâques 2019 - "Dieu, personne ne l'a jamais vu"
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Homélie pour le Lundi de Pâques (17 avril 2017)

 

Homélie pour le Lundi de Pâques 2017

 

"Personne n'a jamais vu Dieu ..." C'est ainsi que commence l'Évangile de ce Lundi de Pâques. Mais l'Évangile poursuit, de manière énigmatique : "un Dieu Unique engendré, qui est dans le sein du Père, nous l'a expliqué." Il n’est pas dit, en effet, que l’Unique engendré du Père nous a fait voir Dieu ; il nous l’a plutôt fait comprendre, à la manière dont on peut expliquer les saintes Écritures. Ce premier verset de l’Évangile d’aujourd’hui opère, en fait, une transition heureuse entre le Prologue que nous avons entendu dans la nuit de Pâques et le récit des commencements de la vie publique de Jésus. C’’est comme si ce verset nous offrait une vision conjointe de la Pâque, vue de Dieu, et de la Pâque, vue des hommes. Nous sommes à la transition entre la « Pâque de la nuit », c’est-à-dire une Pâque dévoilée, d’en haut, depuis la profondeur nocturne du Mystère, et la Pâque du Jour, découverte pas à pas, en nous mettant en chemin à la suite du Christ.

Personne n'a jamais vu Dieu, mais personne, non plus, n'a jamais vu qu’un homme revienne en chair et en os du monde des morts. Cela, les Athéniens, à qui Saint Paul s'adressait, en étaient convaincus. Qui, d'entre nous, peut prétendre avoir vu Dieu ? Qui, d'entre nous, peut prétendre aussi avoir vu un mort ressusciter ? Et pourtant, cela est bel et bien ce que nous prétendons lorsque nous fêtons Pâques, car la vision du Christ ressuscité inaugure, en notre monde, une vision de Dieu, tout comme elle inaugure une vision de l'homme. Encore faut-il nous entendre sur ce que signifie "voir Dieu" et être « témoin » de la résurrection.

Moïse, naguère, avait entendu cette parole : " Tu ne peux voir ma face, car l'homme ne peut me voir et vivre ". Sur la Montagne du Sinaï, le Prophète ne « voyait » pas Dieu : il l'entendait, il lui parlait, mais ne le voyait pas. Mais le fait de l'entendre lui donnait soif de le voir. De nos jours encore, le fait d'entendre une parole qui vient jusqu’à nous depuis le "sein du Père" peut réveiller, en notre cœur, le désir de "voir" Dieu.

S'il est dit, dans le livre de l'Exode, que « l'homme ne peut voir la face de Dieu et vivre », Jésus nous enseigne, cependant, dans son Sermon sur la Montagne : " Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ". Et, à la veille de sa Pâque ultime, après avoir patiemment enseigné ses disciples sur les mystères du Royaume, Jésus s'étonnera de ce que l’un des Apôtres lui demande « Montre-nous le Père ! » : " Depuis si longtemps que je suis avec vous et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m'a vu a vu le Père ".

"Voir" est toute la question. L'Apôtre Thomas préférera toucher pour s'assurer de ce qu'il aura vu. Voir le Christ ressuscité n’est pas une expérience qui tombe sous le sens. Les disciples auraient-ils jamais vu le Christ ressuscité, si Jésus lui-même ne s'était pas fait reconnaître d'eux ? Et Marie, dans le Jardin, aurait-elle vu le Seigneur si elle ne s'était pas sentie reconnue par le Maître ? Pensons encore aux disciples faisant route vers Emmaüs ; auraient-ils vu Jésus, s'il ne leur avait fait sentir sa présence bien aimée en les rejoignant à l’aide de ce regard inimitable qui sonde autant les cœurs que la profondeur même des Écritures ? Aucun des témoins de la résurrection n’a fait exception : il leur a fallu que le Christ se fasse reconnaître et cette reconnaissance équivaut à une transformation de la manière de voir. La vision du Christ vivant après sa mort relève bel et bien d’une initiation supérieure de la foi, c’est-à-dire de l’apprentissage d’une autre vision, mais d’une vision qui, cependant,  n’en est pas moins réelle.

Nous avons des yeux, mais oserions-nous dire que nous voyons vraiment ? Nous voudrions volontiers « voir » Dieu, mais il faudrait, préalablement, nous poser cette question : « Avons-nous jamais vu l'homme ? ». Comment pourrions-nous reconnaître le Christ vivant – le « Fils de l’homme » – si, initialement, nous ne voyons pas l'homme ? Comment pourrions-nous voir Dieu, a fortiori, si, déjà, nous ne voyons pas le vrai visage de l’homme ? En réalité, l’homme et Dieu sont les deux faces d’un unique Mystère. Mais on pourrait aussi dire que l’homme est la face d’un double et unique Mystère de Vie, indissociablement divin et humain.

Pour « voir » réellement, il faut avoir le cœur pur. Or, Jésus nous enseigne ce qu’est un « cœur pur » lorsqu’il nous dit : « Si ton œil est simple, tout ton corps sera lumineux ». Même si, à partir de deux yeux, notre cerveau forme une image censément unifiée de la réalité, notre vision ordinaire est, en fait, une vision qui sépare et qui divise. Nous voyons des images simples avec un cœur double parce que, dans notre manière de voir, l’intelligence qui juge prévaut sur l’intelligence qui réconcilie.

Si nous nous étions trouvés au tribunal de Pilate, aurions-nous vu l’homme dans la figure de cet être qui n’avait plus figure humaine et que le gouverneur présentait à la foule en ces termes : « Voici l’homme ! » ? Comment reconnaître, a fortiori, la face de Dieu sur un visage couvert de crachats, la gloire de Dieu sur un corps lacéré par les fouets, la royauté de Dieu sur une tête ensanglantée par une couronne d’épines ? C’est pourtant bien ce que la foi nous enseigne à voir. Et ce n’est pas tout. Par quel tour de force morale serions-nous capables de deviner une trace de la bonté de Dieu derrière le visage fermé de ceux qui condamnent, le rictus de ceux qui accusent, le ricanement des moqueurs, la brutalité de ceux qui se vengent de leur malheur en s’acharnant sur plus malheureux qu’eux, la bêtise d’une foule qui se croit satisfaite par une parodie de la justice ? Si, dans notre tête et notre cœur, nous ne sommes pas capables de réconcilier le fini et l’infini, l’éternité et le temps, la lumière et les ténèbres, la mort et la vie, si, dans le regard que nous portons sur autrui,  nous ne sommes pas capables de dépasser l’irréconciliable opposition entre le beau et le laid, le riche et le pauvre, le juste et l’injuste, le bien et le mal, comment pouvons parler de « voir Dieu », alors que voir tout cela en unité, c’est déjà voir l’homme ?

Si, avec notre regard qui divise et qui juge, nous osions nous pencher, sans garde-fou, au-dessus de l’abîme du Mystère pour voir la face de Dieu, nous pourrions effectivement être sidérés par le sentiment de l’infinité de Dieu et être anéantis par celui de la finitude de l’homme, car infinité et finitude sont bel et bien les deux faces d’un même Mystère. Pour les esprits divisés que nous sommes, la confrontation immédiate avec l’immensité du divin risquerait de nous figer dans notre propre élan de vie ; quant à la conscience soudaine de la vanité l’homme et de son impuissance, elle risquerait de venir à bout des quelques forces dont nous disposons pour faire face à notre existence humaine. Mais, pour un cœur simple, la réalité est tout autre : la grandeur est dans l’humilité, la puissance de l’intelligence spirituelle est dans la faiblesse apparente de l’amour, le ressort de l’éternité est dans le temps de la grâce.

Mais alors, pour nous, chrétiens, dont le cœur et le regard de la pensée sont si souvent divisés, qu’est-ce qui nous permet de croire que nous avons vu Dieu ? C’est que nous avons, comme nous le chantons, « contemplé la Résurrection du Christ » ! Mais comment avons-nous contemplé la Résurrection du Christ, alors que nous n’avons vu le Christ, ni dans le temps de son histoire terrestre, ni dans le temps de sa manifestation auprès des premiers disciples ? Contempler la Résurrection du Christ, c’est savoir, de source sûre, d’où nous vient la Vie véritable. Bien que n’ayant pas vu Dieu sur la Montagne du Sinaï, nous avons été mis en contact, par l’initiation de notre baptême, avec une puissance d’amour inouïe, une puissance révélatrice et de la sainteté de Dieu et de l’immensité de notre faiblesse. Au contact de cette énergie d’amour nous pourrions être à la fois sidérés et anéantis. Et, de fait, la connaissance de cet Amour nous faire passer par la mort : « Nul ne peut voir ma face et vivre ». Mais, en même temps, c’est cet Amour qui, dans la mort, nous maintient en vie. Se découvrir vivants dans la mort, c’est faire l’expérience de la Miséricorde. Autrement dit, c’est dans la Miséricorde et par la Miséricorde que nous avons vu Dieu, et acquis la certitude que Christ est vivant, car nous reconnaissons en lui la plus haute manifestation de l’Amour parmi les hommes. Dès lors, devenir un authentique témoin de la Résurrection, c’est, à notre tour, offrir aux hommes le trésor inépuisable de la Miséricorde manifestée en Christ. C’est ainsi que l’Unique engendré de l’Amour nous a fait « comprendre » de quelle nature est la vision de Dieu et comment propager cette vision parmi les hommes.

 

Maxime Gimenez 

 

Homélie pour le Lundi de Pâques (avril 2017)
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Comment franchir joyeuse-ment les portes de la Vie sans la mémoire d'une lumière qui nous rappelle le Ciel ?

 

Homélies récentes du Père Maxime :

- Homélie du 2ème dimanche de Carême (8 mars 2020)

- Homélie du dimanche de Carnaval (16 février 2020)

- Homélie du dimanche de Zachée (26 janvier 2020)

- Homélie sur "Le Baptême du Christ" (12 janvier 2020)

- Homélie sur "La Circonci-sion et Jésus dans le temple à l'âge de douze ans" (1er janvier 2020)

   

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